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Chapitre 2 - Mardi 5 décembre 1989, Marie-Louise


Mardi 5 décembre 1989, Sainte-Véronique

- Dieu vous pardonne ma sœur. 
Marie-Louise sort du confessionnal, émue et souriante. Elle a réussi à avouer son crime. Certes, le curé de la paroisse n’est pas un policier, mais tout de même, « il a un regard divin ». « Ses prières et sa foi expriment la volonté de Dieu ». C’est ainsi, il fallait qu’elle le dise à quelqu’un. Mais qui pouvait entendre cela ? Elle n’avait jamais fait de mal à quelqu'un avant. Mais cette fois, elle devait le faire. Marie-Louise a pris une décision qui allait changer sa vie. Mais que faire maintenant ? Comment vivre avec cela sur le coeur ? Sa confession était sa seule issue. Aller voir la police ? Non, cela n’était pas envisageable. Et puis, ce n’était pas si grave pour qu’elle dérange les policiers. Qui allait vraiment regretter sa disparition une fois qu’il ne serait plus là ? Il était mal en point. Son état de santé s’étant fortement dégradé ces dernières années, ce n’était plus digne de lui. Il éprouvait beaucoup de difficulté pour se déplacer, et avait besoin d’aide pour presque chaque mouvement. Il perdait la tête, et d’ailleurs cela avait assez duré ! Il fallait agir ! Mais ce n’était pas le pire. Marie-Louise ne supportait plus de l’entendre gémir. Comment pouvait-elle encore subir son sale caractère plus longtemps ? Et c’est sans parler de son haleine fétide dès le matin. À bien y repenser, chaque moment avec lui était désagréable. 
- Ce n’est plus une vie, il faut que j’en finisse ! 
Le curé José Del Porté l’a écouté se plaindre attentivement, sans l’interrompre, pendant près de cinq minutes. 
- Ce n’est pas si grave, ma soeur, suivez votre bon sens et faites ce que votre coeur vous commande. Mais, est-ce de l’un de nos paroissiens que nous parlons ? 
Au moins, le curé est compréhensif. Peut-être pas très moral, mais compréhensif. C’est le principal. Elle a entendu ce qu’elle attendait. Elle est maintenant soulagée. 
Marie-Louise est une femme forte comme deux hommes. À vingt et un ans, elle avait été élue miss village Sainte-Véronique, et était capable de soulever un cochon pendant au moins dix secondes. Sa force faisait la fierté de ses parents. Aujourd’hui, à un peu plus de soixante ans, elle n’a toujours pas besoin d’un homme pour déplacer seule un ballot de paille de la grange au poulailler. Fille d’agriculteur, elle n’a pas peur de travailler à la sueur de son front. Elle lit peu, sauf sa vieille bible usée par le temps. Elle n’a pas eu la chance d’aller longtemps à l’école, mais adore les Chiffres et les Lettres à la télévision. C’est la seule émission qu’elle peut regarder jusqu’à la fin sans s’endormir ou s’énerver, selon son humeur. 
- De toute façon, ce sont tous des fadas, ils n’y connaissent rien à la vie ! Ils m’énervent tous ! 
Une fois rentrée chez elle après la confession, elle ne peut résister à l’attrait d’une sieste, rituel bien apprécié de chaque après-midi. Elle dura plus de deux heures et Marie-Louise se réveilla difficilement, la bouche pâteuse et les muscles engourdis. Ce n’est jamais bon de faire une sieste aussi longue. Son médecin lui avait recommandé une sieste de maximum vingt minutes, et pas une de plus. Mais qu’est-ce qu’il y connaissait le médecin ? Ce n’est pas lui qui se lève tôt le matin pour nourrir les poules, s’occuper du jardin et de toutes les tâches ménagères. Et elle en avait du nettoyage à faire, avec l’autre qui salit tout ! En fin de journée, Marie-Louise a besoin de se reposer. Mais se réveiller en plein milieu d’une phase de sommeil est très désagréable. Elle déteste ça ! Alors, elle se laisse emporter par ses rêves et ses siestes interminables. Finalement, c’est peut-être mieux ainsi. 
Maintenant qu’elle est debout, il faut agir rapidement avant que le corps ne commence à se décomposer. 
Elle le sait. Il sentira vite mauvais. Elle a déjà eu cette expérience. Après deux jours de mort, le corps commence à laisser apparaître des odeurs intenables de viande en décomposition. Même à cette époque de l’année, il faut se méfier ! Mais rien à voir avec la dernière fois, c’était en été, en plein mois de juin. À vingt-sept degrés au soleil, il n’a fallu que deux heures pour que les premières odeurs apparaissent. En fin de journée, c’était devenu infernal. Elle avait traîné le corps jusqu’à la cave en attendant le soir pour l’enterrer. C’est plus discret. Les voisins pourraient parler. Et que diraient-ils ? On les connaît les voisins, ce sont toujours eux qui causent le plus problème. Ils pourraient s’imaginer des choses. Ensuite, il faudra se justifier, peut-être affronter les policiers, ces fouteurs de merde ! Marie-Louise déteste les policiers ! Ils fouinent partout, déterrent tout ce qu’on a enterré, en espérant trouver quelque chose. Ils ne respectent même pas le silence des morts. Tous des maudits ! Ils ne vont même pas à la messe le dimanche et ne se confessent pas ! Seule la justice de Dieu est la vraie justice. C’est lui qui dirige le monde, et qui a un oeil sur elle. Marie-Louise s’est confessée, elle, alors tout va bien. Elle a la protection de Dieu ! 
À la tombée de la nuit, seule dans sa petite maison, elle est prête. Ses courbatures ont disparu. Elle a bu une bonne soupe préparée avec les légumes de son jardin et terminé son repas par une petite liqueur de figues faites maison, accompagnée de trois figues mures à point. Elle les adore bien fraîches. Une dernière gorgée de liqueur, directement à la bouteille cette fois, et elle fonce dans la grange prendre une bêche et une pelle. Il lui fallut une trentaine de minutes pour creuser le trou. La terre était meuble, ni trop lourde ni trop sèche. Bien qu’il a plu beaucoup ces derniers jours, la bêche s’enfonce sans retirer de gros paquets de terre. À cette vitesse, le corps sera bien vite enterré. Le plus important est de ne pas faire de bruits. Les voisins pourraient la voir. Depuis que Lucien est mort l’hiver dernier, Martine, sa femme, n’a rien d’autre à faire que de regarder chez elle ! Marie-Louise a remarqué qu’elle est toujours assise à côté de la fenêtre. Elle regarde derrière son rideau. Elle voit tout ! Elle passe son temps à observer les allées et venues, elle écoute, et parfois sort de chez elle pour mieux entendre, surtout quand le facteur apporte le courrier. Depuis que le jeune facteur a remplacé le vieux Émile et son vélo, elle n’a raté aucune de ses visites ! Cette fois, pas de signe en vie. Martine dort. Il ne faut surtout pas la réveiller. Dans quelques minutes, ce sera terminé. Plusieurs sacs poubelles placés au fond du trou et autour du corps feront l’affaire. Elle n’avait ni bâche ni plastique suffisamment grand pour emballer un corps de cette taille. Elle ne se voyait pas non plus découper le corps en plusieurs morceaux pour ensuite les placer dans les sacs. Trop compliqué, et surtout trop salissant. Et puis, il y a l’odeur. Elle ne supporte pas cette odeur de cochon avarié. C’est encore pire que le mouton. Non, surtout pas cela ! 
Elle a fait rouler le corps délicatement et l’a recouvert de trois sacs en plastique, ensuite d'une bonne couche de terre et planté un rosier par dessus. Vite fait, bien fait ! Dommage, sans le plastique, son rosier aurait eu de l’engrais pour une bonne dizaine d’années. Mais il vaut mieux être prudente, il ne faudrait pas qu'un animal sauvage vienne déterrer le corps…