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Chapitre 3 - Mercredi 6 décembre 1989, au café Le Goéland


Mercredi 6 décembre 1989, Sainte-Véronique

- Police Secours ! – La voix est sèche et rapide dans le combiné téléphonique. 
Patrick a les mains moites et le coeur battant la chamade, il tremble de tous ses membres. 
- Il y a eu un meurtre au bar derrière le port. Il y a un homme à terre, du... du sang partout, venez vite ! 
Le policier note l’adresse et quatre agents arrivent sur les lieux en moins de dix minutes, rejoints un peu plus tard par une seconde voiture de police et un journaliste. 
Le jeune patron pêcheur est un habitué du bar. Il y vient tous les matins prendre un café avec son collègue à son retour de la pêche. Le froid matinal, la brume et l’humidité ambiante ont refroidi les deux hommes, et un bon petit noir corsé aurait vraiment fait du bien. Pour le coup, c’est raté ! Le bar est fermé, le jeune barman git sur le sol allongé dans son sang et il y a plein de policiers. En plus, il a marché dans le sang. 
- Je vous l’jure m’sieu le policier, j’ai rien a voir avec tout cela. Il était mort quand je suis arrivé. 
Il a une peur bleue d’être accusé du meurtre et d’avoir ensuite appelé la police. 
L’un des agents a l’attention attirée par un détail troublant. Le pêcheur a du sang sur les mains et sur la jambe droite de son pantalon. Pourquoi et comment le sang est-il arrivé là ? 
- Vous m’embarquez ces deux-là au poste, on va les entendre sur cette affaire. 
- Mais, c’est pas moi, je vous l’jure ! C’est quand je suis arrivé ici. J’ai marché dans le sang, c’est pour ça ! – le pêcheur est terrifié – là, regardez, il y a du sang sur l’bout d’ma chaussure. J’ai essuyé comme je pouvais. 
Un agent les emmène dans le fourgon. Le lieutenant Reynold a un doute. Le comportement de l’un des pêcheurs lui semble bizarre. 
- « Ne laissez jamais rien au hasard, vous pourriez passer à côté d’éléments essentiels de l’enquête » – Les mots du commissaire résonnent dans sa tête comme un mantra. Vaut mieux être prudent… 
- Il y a trop de sang ici chef, crie l’agent Bertier en pointant du doigt une trainée de sang qui vient de la porte du bar et qui va jusqu’à la rue. 
- oooh hooo, effectivement… 
Il tire la porte vers l’extérieur en prenant garde de ne pas toucher la poignée. Il ne faut surtout pas effacer les éventuelles empreintes digitales. À l’intérieur, il y a du sang partout sur les murs, au plafond, sur les tables, les bouteilles, les verres, et même sur une peluche d’enfant qui traîne sur le sol. Que pouvait bien faire cet ours en peluche dans ce bar miteux ? 
Reynold analyse rapidement l’ensemble de scène du regard. Une large traînée de sang va du bar à la porte de sortie. En levant de nouveau les yeux, il aperçoit un morceau de cervelle gluante posé sur le comptoir. Un oeil bleu-gris git dans un verre, le nerf optique, collé sur la paroi extérieure du verre, peine à laisser couler une dernière goutte de sang sur le comptoir. L’oeil et le cerveau étaient là, côte à côte, disposés d’une façon presque élégante, comme s’ils avaient été mis en valeur dans la vitrine d’un boucher en pleines promotions sur les abats. À part quelques fragments de crâne, il ne reste pas d’autre trace de son propriétaire. 
- Celui-là, il a bien tout repeint, hein chef ! 
- Ça suffit Bertier ! C’est tout un même un crime, pas de quoi rigoler ! 
L’agent fait un pas de côté, baisse le regard et va rejoindre ses collègues. 
Il perd son aplomb en seulement quelques minutes. L’ensemble de la scène, la vue de tout ce sang et les odeurs mélangées lui donnent envie de vomir. Une fois son collègue sorti, il s’appuie sur le mur pour reprendre ses esprits. La vue du sang ne lui fait plus les mêmes effets qu’il y a quelques années, mais le morceau de cervelle et l’oeil, c’est trop. 
- Chef, le corps a disparu ! 
L’agent est de retour, un mouchoir à la main droite et l’autre main posée sur la poignée de la porte d’entrée. 
- Bertier, votre main ! Vous allez effacer les empreintes ! – Reynold agacé lève les yeux au ciel et grommelle – Cet idiot vient de s’apercevoir que le sang appartient à quelqu’un… pas une flèche celui-là !
- Vous ne trouvez pas bizarre qu’un oeil soit posé comme ça dans un verre ? 
Le lieutenant avait déjà vu des tarés, mais celui qui a fait cela, devrait être bien atteint. 
- D’abord, il bousille le mec en tirant à bout portant, ce qui lui a explosé la tête. Ensuite, il récupère un oeil et le pose dans le verre et comme si cela ne suffisait pas, il met un morceau de cerveau à côté. Dégouttant ! 
- J’suis sur qu’il s’est mis du sang partout chef. On devrait retrouver des traces. 
Effectivement, puisqu’il a emporté le corps, il devrait y avoir du sang ailleurs, à commencer par ses vêtements et la voiture. 
Un autre agent entre dans le bar. 
- L’autre cadavre est entier lieutenant. Il a reçu une balle dans le cou et s’est vidé de son sang. Les pêcheurs disent que c’est le barman. 
Reynold pivote sur ses pieds et se dirige vers l’entrée en râlant. 
- Mais Bon Dieu, qui a marché dans le sang ? Vous ne pouvez pas faire attention ! 
L’agent Bertier réplique. 
- Ce n’est pas nous chef, c’est sûrement le tueur. Nous avons donc une trace de pas. 
Le lieutenant s’approche de plus prêt pour observer la marque au sol. 
- On dirait bien une chaussure d’homme, taille 42 ou 43, avec une grosse semelle comme des bottines ou des bottes. 
- Il y a une deuxième trace ici chef. Elle est différente de l’autre. On dirait la pointe d’une bottine. 
- Sûrement le pêcheur. Il a dit qu’il a marché dedans. On vérifiera avec les relevés techniques. 
Mais qui a été tué et pourquoi ? Qui est le tueur ? Pourquoi avoir emporté le corps ? Si le tueur voulait faire disparaître le cadavre, pourquoi avoir laissé ces indices ? Il n’est peut-être pas très méticuleux et a oublié d’effacer ses traces. Ou alors, il a laissé intentionnellement de faux indices pour brouiller les pistes, ou peut-être pour laisser un message… Les questions se bousculent dans l’esprit du lieutenant Reynold. Il sait que la journée va être longue...

Peu avant 9h, son talkie-walkie se met à crachoter et la voix nasillarde du commissaire se fait entendre dans un son saturé. 
- Lieutenant Reynold, veuillez vous rendre immédiatement à l’église de Sainte-Véronique. Le curé a disparu et du sang a été trouvé... 
Il n’entend pas tout le message, pétrifié par la nouvelle. Deux meurtres en quelques heures ? Ce n’est pas possible, pas ici ! On n’est pas Chicago ! Il saute dans une voiture et fonce à Sainte-Véronique où plusieurs véhicules de police sont déjà sur place.