Accéder au contenu principal

Chapitre 1 - Mardi 5 décembre 1989, après minuit au café du port


Mardi 5 décembre 1989, port de Sainte-Véronique

- La ferme !
Le vieil amiral laisse tomber son verre en grommelant. Il n’est pas du genre à se laisser embêter par un jeune freluquet.
La vie, il la connaît ! À soixante-douze ans, il en a vu passer de jeunes moutards prêts à tout pour prendre la place du capitaine. Et ce n’est certainement pas ce gamin, épais comme un manche de pioche qui lui ferait oublier ses certitudes. Ici, c’est lui le capitaine du bar, et le jeune matelot, il n’a qu’à la fermer !
- Tu t’adresses à un vrai marin mon p’tit gars, et je n’ai pas de conseils à recevoir d’un mouflet comme toi !
Le jeune barman n’insiste pas. Son patron l'avait mis au parfum dès le premier jour. Il savait qu’il rencontrerait parfois des durs à cuir.
- Laisse tomber si tu en vois un qui devient agressif. Le plus important est d’éviter de recevoir un coup.
David est prévenu. Pas d’excès de zèle. Après tout, ils font ce qu’ils veulent de leur vie. Si l’un devient dangereux, il vaut mieux laisser tomber. Il veut boire, alors on continue à lui servir à boire. Tant qu’il paie, c’est le principal ! On ne va surtout pas énerver le vieil amiral.

Passé minuit, les derniers les clients viennent de partir. Il ne reste plus que le vieux marin assoupi sur le zinc, un verre vide devant lui. La nuit est noire et pluvieuse. Les feuilles des arbres recouvrent les trottoirs froids de cette fin d’automne, amoncelées ci et là au gré du vent. Les quelques voitures garées dans la rue semblent figées dans le temps, à l’exception d’une vieille Lada blanche qui s’avance en direction du bar. Au premier coup d’oeil par la fenêtre, David a l’impression de voir une scène d’un film de Stephen King. Il reste quelques instants à la fenêtre, observant la voiture aux angles carrés s’approcher lentement. La rue sombre, les arbres dénudés, la pluie, la lumière des réverbères et la fatigue de cette longue journée de travail donnent à la scène un air surnaturel. La voiture se gare doucement face au bar. Les phares éclairent la façade, il ne peut voir les passagers.
- J’espère qu’ils viennent chercher le vieux – pense-t-il.
Le moteur de la Lada ronfle de nouveau. Elle recule lentement au milieu de la rue, avant d’avancer de quelques mètres en laissant échapper un léger grincement et se garer cette fois en marche arrière. Il peut apercevoir le conducteur. Le moteur ronronne comme un tracteur pendant quelques secondes, avant que le passager en sorte, ou plutôt une passagère.
David pousse la porte d’entrée vers l’extérieur, la femme s’adresse à lui
- Le vieux est encore là ? – le ton est sec et la voix assurée
Elle porte un long manteau en cuir noir avec un insigne sur la manche droite qu’il ne put distinguer. Elle s’avance lentement, les mains dans les poches de son manteau.
David hésite un petit moment qui lui sembla durer une éternité.
- Oui, il est encore là, assoupi sur le bar.
- Bien, très bien… !
Elle laisse apparaître un sourire glacial qui le laisse sans voix. Il reste immobile sans réagir alors que la femme passe derrière lui et rentre dans le bar.

* * *

David Simbala rêve de devenir barman. Cela lui a pris l’année dernière quand il a vu le film Cocktail au cinéma avec des copains. Il est resté scotché dans son fauteuil, la bouche béante d’admiration devant les performances de Tom Cruise agitant les shakers avec la précision d’un DJ mixant les vinyles devant une foule de mille personnes. En 1989, comme beaucoup de jeunes, David rêve de réussir sa vie en Amérique. Le vieux continent ne fait plus rêver et la plage de Calais est loin d’être aussi sexy que celles de Floride. Après tout, il a déjà trente-deux ans. La rupture avec sa petite amie résonne en lui comme le signal d’une nouvelle vie. C’est la cloche annonçant le départ du train. Il lui faut sauter dedans tout de suite avant qu’il soit trop tard. Il ne faut pas attendre d’être trop vieux, c’est maintenant où jamais, il en est persuadé. Après quelques semaines d’insistance non modérée, la mère de David avait fini par craquer. Ses maigres économies destinées à payer les frais de l’année s’étaient envolées pour l’Espagne dans la poche de son fils. Il l’avait convaincu de lui offrir un stage de deux semaines en Espagne.
- Je te rembourserai avec mon premier mois de salaire.
Elle l’a cru et a laissé partir son David au pays de la sangria. Le programme était simple et semblait sérieux. Travail et études acharnés pendant la journée et repos le soir. Il pourrait passer un peu de temps à la plage pour se détendre en fin de journée. L’histoire était tout autre auprès de ses copains. Il allait « faire tourner les shakers pour faire des cocktails de fous », et vamos a la playa l’après-midi et sorties tous les soirs ! Mais pour tous, il allait devenir la star que les meilleurs bars du monde entier voudraient s’offrir à prix d’or. Il commencera par Miami et il ira ensuite sur côte ouest des États-Unis. Il faut bien démarrer par une petite ville avant de se lancer à la conquête du monde. Il était très confiant sur les possibilités illimitées de son nouveau métier. Il avait imaginé ce stage comme une étape essentielle qu’il devait absolument réaliser. Un incontournable, avant de se jeter dans le bain des grandes villes et d’affronter les meilleurs barmen. Devenir une star, ça se mérite ! Malheureusement, au lieu d’une expérience transcendante, il a appris à réaliser quelques cocktails classiques, sans grande originalité. Quinze jours plus tard, le diplôme en poche, bien que sans grande valeur, David était prêt à affronter le marché de l’emploi. Les choses ne sont pas déroulées exactement comme il l’aurait souhaité. Au lieu des plages et du soleil de Miami, il doit se contenter d’un petit job mal payé au Goéland, un bar de marins près de Calais. Pas très sexy sur un CV, mais c’est tout ce qu’il a trouvé pour payer ses factures.
- Il va falloir économiser pour payer le voyage à Miami.
Sa mère était furieuse quand elle a appris la décision d’abandonner son rêve. Elle y croit elle. Son fils va réussir, car il est le meilleur. Elle l’a vu partir pour l’Espagne, les yeux brillants, chargés d’émotions et de rêves. Elle a compris que son rêve de barman l’aidera à sortir du quartier, ce ghetto dans lequel elle l’a élevé. Il a un projet et il sait comment le réaliser. Elle s’est sacrifiée pour lui, et aujourd’hui, il a trouvé le moyen d’en sortir. Elle l’a même dit à Madame Ducryut, la concierge de l’immeuble. Alors, si Madame Ducryut apprend que son fils travaille dans ce bar miteux à Calais, là, tout ira mal. Toute la ville apprendra que c’est un looser, incapable de faire quelque chose de ses dix doigts. Car Madame Ducryut, elle parle à tout le monde et connaît les concierges des immeubles voisins. Pour la mère de David, il faut que cette « situation inacceptable » change très vite. Elle lui a répété suffisamment. Il le sait et il doit agir ! Pour l’un et l’autre, l’avenir ne pourra qu’être meilleur. C’est ce qu’ils croient tous deux à ce moment-là…

* * *

PANG – PANG, deux coups de feu secs retentissent dans le bar. David reste figé un instant qui lui semble durer une éternité.
- C’est quoi ça ? Non, c’est pas vrai ! – David est pétrifié.
Des bruits de pas se rapprochent. La porte s’ouvre brutalement et la femme en sort, un révolver à la main. Elle le pointe vers le barman.
Une violente douleur surgit soudainement sur le côté droit du cou. Du sang ! Il est rempli de sang, de son sang ! Un vertige d’une force inouïe s’empare de lui, ses jambes plient sous son poids et il s’écoule en une seconde. Sa tête heurte un bloc anti-parking sauvage placé devant l’entrée. Le béton ne pardonne pas. Son crâne se brise en laissant échapper un liquide rosâtre. C’est fini pour lui, mais ça, il ne le saura jamais…