Accéder au contenu principal

Chapitre 4 - Mercredi 6 décembre 1989, Église de Sainte-Véronique


Mercredi 6 décembre 1989, Église de Sainte-Véronique

Le lieutenant Reynold trouve une place sous le gros châtaignier à côté d’une petite voiture qu’il connaît trop bien. 
- Fichus journalistes ! Ils sont toujours là où ne veut pas les voir ! 
À peine sorti de son véhicule, un homme chauve, la cinquantaine, s’avance vers lui le ventre en avant, en essayant d’éviter les branches. Il porte des bretelles rouges et un costume marron. 
- Des bretelles rouges, quelle idée ! – il se dit arborant un petit sourire méprisant 
Dans la fraction de seconde qui suit, l’homme s’adresse au lieutenant. 
- Dites, vous auriez pu nous prévenir plus tôt pour le meurtre, on aurait pu en parler au journal de neuf heures. On va devoir attendre le journal de midi, à moins que vous ayez déjà des news pour nous. Dans ce cas, on fera un flash à dix heures. 
- Vous n’êtes pas gonflé vous ! Laissez-moi au moins arriver et voir ce qui se passe ici – le lieutenant Reynold est furieux – et si vous êtes vraiment pressé, faites comme d’habitude, racontez n’importe quoi et corrigez ensuite, mais n’impliquez pas la police. 
Il évite le journaliste en grommelant. Ce dernier s’écarte de son chemin en soupirant. 
- Lieutenant Reynold, par ici ! 
Une jeune femme lui fait un signe de la main l’invitant à la rejoindre près de la porte d’entrée latérale de l’église. 
- Bonjour lieutenant. C’est par ici que le corps a été sorti de l’église. Les traces de sang s’arrêtent juste là. 
Tout va un peu trop vite pour lui. 
- Bonjour… Bon, expliquez-moi. J’arrive à l’instant. On parle de quoi ici ? 
- Le curé a disparu et une paroissienne a vu beaucoup de sang dans l’église et dans le confessionnal, jusqu’ici. Les traces de sang du curé s’arrêtent là. 
Elle pointe du doigt une flaque de sang à quelques centimètres des chaussures sales du lieutenant, maculées par les saletés accumulées depuis plusieurs jours. Le regard de la policière fixe d’ailleurs quelques secondes sur les chaussures pendant qu’elle continue de parler. 
- La dame est là-bas. 
Elle montre une dame âgée assise à même le sol, la tête appuyée sur le mur de l’église, le regard dans le vide, un verre d’eau à la main. 
- Quand elle est arrivée pour prier, l’église était ouverte comme à son habitude à cette heure-là. Ensuite, elle a été attirée par des traces de sang dans l’allée centrale et ensuite dans le confessionnal. Elle a hurlé et la bonne du curé est arrivée, alertée par le bruit. Cette dernière est partie tout de suite chercher de l’aide et elle s’est rendu compte que le curé n’était pas chez lui. Elle est revenue ensuite. 
- C’est tout ? Où elle est ? Comment elle sait que c’est le curé qui a été tué ? – Il la regarde d’un air interrogateur. 
- Elle a vérifié dans la sacristie, il n’y était pas. Un autre paroissien est arrivé à cet instant, Monsieur Delplanque, il vient tous les jours allumer une bougie pour sa femme décédée. Il a vu que les traces de sang allaient en direction du confessionnal. C’est là qu’il a été égorgé. 
La jeune policière tremble en racontant les faits. Sa bouche est sèche, elle a du mal à articuler. Elle ne peut cacher ses émotions. 
- Comment on sait que c’est bien le sang du curé ? – La policière reste sans voix. 
- Cloé, pourquoi avez-vous dit qu’il a été égorgé puisqu’on n’a pas le corps ? – Elle reste muette, le regard vide. Le lieutenant Reynord lui tape amicalement sur l’épaule. 
- Allez prendre un verre d’eau et revenez me voir quand vous irez mieux. Mais ne tirez pas trop vite des conclusions. 
La policière hoche la tête baisse les yeux et s’éloigne de trois pas. Elle se retourne ensuite et ajoute. 
- La bonne du curé… ses doigts… quand elle est venue, j’ai remarqué qu’ils étaient très sales. 
- Merci, je vérifierai cela. Allez vous asseoir quelques instants et ramenez-moi un café quand vous irez mieux. 
Une fois la policière partie, il se rendit compte qu’elle devra aller au café d’en face. 
- Zut, j’aurais dû lui donner de la monnaie. 
Reynold entre par la porte latérale de l’église entre ouverte, en évitant les traces de sang. 
- Quelqu’un a déjà pris des échantillons ? Où est l’équipe technique ? 
- Elle arrive lieutenant. Les gars seront là dans moins d’une heure. Ils sont au bar en ce moment. 
Matinée chargée pour tout le monde – pense-t-il. 
Il suit les traces, traverse l’allée centrale et se dirige vers le confessionnal. Plus il approche, plus la quantité de sang est importante. À l’intérieur, c’est carrément une boucherie. 
- Quelqu’un l’a saigné comme un cochon ! 
Une voix rauque retentit. Une femme grande et forte se tenait derrière lui. C’était la bonne du curé. 
- Vous êtes qui vous ? – Il la dévisagea. 
- Je suis la bonne. Quarante ans que j’habite ici. Je n’ai jamais vu une boucherie comme ça à Sainte-Véronique ! Il faillait s’y attendre à ce que quelque chose comme ça se produise. À force de provoquer les gens, il y en a qui ne sont pas contents ! 
La voix était assurée, le rythme stable et le débit rapide. Cette femme semble avoir un sacré caractère. Tant d’assurance, il se méfie. 
- Quel est votre nom ? 
- Marie-Louise Fayole. 
Il note son nom sur un petit carnet. 
- Qu’est-ce qui vous fait dire que c’est le sang du curé ? 
- Mais pardi, c’est évident. Le curé n’est nulle part et le confessionnal est plein de sang ! 
La réponse est logique. Mais il faudra l’interroger sans perdre de temps. Elle semble bien sure d’elle… Son comportement laisse le lieutenant perplexe. 
Son talkie-walkie crépite. 
- CHHH… Qu’avez-vous lieutenant ? – Le commissaire vient aux nouvelles. 
- Il pourrait se déplacer celui-là – se dit Reynold – un peu d’exercice lui ferait du bien. 
- On a du sang dans l’église et dans le confessionnal, la trace s’arrête dans la rue devant la porte. Le corps semble avoir été emporté avec l’aide d’un véhicule. 
Un agent de police crie soudainement depuis le confessionnal. 
- Un oeil est accroché avec une ficelle en haut de la porte ! 
- Commissaire, on vient de trouver un oeil. Je vous tiens au courant. 
En quelques pas, le lieutenant se trouve juste sous un oeil bleu presque turquoise qui le regarde fixement. En l’observant bien, il remarque qu’il n’est pas accroché avec une ficelle, mais par le nerf optique ! 
- Aaah ouais… ! – Il en reste bouche bée – un serial killer, ici, à Sainte-Véronique ! 
Il dégaine de son talkie-walkie 
- Commissaire, on a affaire un serial killer, ou à juste un malade, mais c’est le même type de crime qu’au bar. On vient de trouver un oeil accroché à une porte, comme au bar, le corps a disparu aussi. 
Le lieutenant se tourne vers la bonne. 
- Vous pouvez identifier cet oeil ? 
Elle s’avance pour regarder de plus près de l’oeil pendant au sommet de la porte. Elle pose sa main droite sur la bouche et dit d’une voix faible. 
- Oui, c’est un oeil du curé. 
Elle reste là un instant avant que le policier l’invite à s’éloigner. Un agent arrive d’un pas rapide en parlant. 
- Lieutenant, on a trouvé quelques gouttes de sang en direction de la maison de la bonne, ainsi qu’une trace d’une petite roue, à peine visible. 
- Quoi ? Où ça ? Montrez-moi ! 
Les deux agents et le lieutenant sortent de l’église presque en courant. 
- Lieutenant, j’ai votre café. 
La jeune policière remise de ses émotions arrive avec une tasse de café à la main. Reynold ne se retourne pas et continue sa course vers les gouttes de sang. C’était trois minuscules gouttes séchées et une fine ligne rouge-brunâtre. 
- Une brouette, le corps a été emporté à l’aide d’une brouette ! Et qu’est-ce qu’on a d’autres ? – Il regarde les autres policiers à ses côtés. 
- Rien ! On n’a rien d’autre lieutenant. 
- Je pense que si le corps a été emporté dans une brouette, il n’est pas loin. À moins qu’il ait été chargé dans le coffre d’une voiture. 
- Oui, et dans ce cas, il y a peut-être d’autres traces de sang. 
- Bien raisonné, allez on cherche les traces ! 

Une heure plus tard, l’enquête n’avait pas avancé. Deux spécialistes scientifiques arrivent enfin pour passer les lieux au peigne fin. 
- Salut lieutenant. On n’est que deux. Les collègues sont restés au bar, ordre du commissaire. 
- Bienvenue dans la maison du saigneur les gars ! Je vous fais un topo. 
Reynold passe en revue les divers éléments trouvés sur le site, en insistant sur le fait que c’est probablement le même tueur. 
- Il a laissé plus que des traces de son passage, c’est carrément sa signature. 

La matinée est déjà bien avancée. Il ressent un léger coup de fatigue. 
- Mon café, oui, elle a apporté un café. Où est-il ? 
Il balaye l’église du regard et voit la jeune policière assise sur une chaise, sa tasse de café à la main et la bonne du curé à ses côtés. En arrivant à ses côtés, il remarque que la policière a pleuré, la tasse de café est vide et la bonne est en train de la réconforter. Elle a craqué ? 
La bonne le voit arriver. 
- Elle est pas bien forte la p’tite dame. Elle n’a pas supporté le regard de Monsieur le Curé. 
Oui, c’est clair, elle ne supporte pas la vue du sang et encore moins le regard fixe d’un curé de campagne. Par contre, la bonne, elle, ne semble pas trop perturbée par la situation. 
- Madame Fayole, pouvez-vous m’emmener chez le curé ? Nous allons aussi aller chez vous. 
Marie-Louise sent la peur l’envahir. Son dos est parcouru de petits picotements jusqu’au cou, sur les bras et sur son visage. Son coeur bat vigoureusement dans sa poitrine et elle sent ses dents se serrer les unes contre les autres. 
- Cette vieille bique de Martine, elle m’a sûrement a vu hier soir, c’est sur – les pensées affluent dans son esprit – elle devait être cachée derrière un rideau, dans l’obscurité. Elle m’a espionné sournoisement ! Il faudra que je lui dise un mot quand les policiers seront partis. D’ailleurs, ce n’est pas seulement un mot que je lui dirai, mais ce sera tout ce que je me retiens de lui dire depuis de longtemps. Elle va voir je suis, pardi !