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Chapitre 5 - Mercredi 6 décembre 1989, Sainte-Véronique - Reynold et la bonne



Mercredi 6 décembre 1989, Sainte-Véronique

- Lieutenant, c’est bientôt le flash info.
La voix de la journaliste fait vibrer la carrosserie en métal d’une vieille radio, posée au dernier étage d’une armoire usée, au fond du garage chez la bonne du curé.
- Au sommaire du journal de 12 heures, un triple homicide à Sainte-Véronique. Deux corps ont disparu. Les victimes sont le curé du village, qui, selon nos sources, aurait été égorgé, et dont la police n’a pas encore retrouvé le corps. À quelques kilomètres de là, au café Le Goéland, le barman et un client ont été tués de plusieurs coups de révolver. Le corps du client n’a pas été retrouvé. Il n’a pas non plus été identifié. Le barman a été tué d’un coup de feu, qui l’a atteint au cou et tranché l’artère carotide. La victime se nomme David Simbala. Le tueur est très dangereux et est armé d’un révolver et d’un couteau. Il s’agit d’un tueur en série qui signe ses crimes en retirant un œil à ses victimes qu’il accroche ensuite comme un trophée, à l’attention de la police. Aucun signalement n’a été précisé à l’heure qu’il est. Le tueur court toujours. Il est encore probablement non loin du village. La police conseille aux habitants de rester sur leurs gardes et de signaler toutes les personnes suspectes.

- Ils font chier ces journalistes ! C’est les champions pour raconter des conneries ! D’où ils sortent ça ? On ne sait pas si le curé a été égorgé ou poignardé ou même coupé en petits morceaux, on ne sait rien sur l’arme à feu, et puis surtout qu’ils ferment leur gueule, bordel ! Là, si le tueur écoute, il sait ce qu’on ne sait pas. C’est vraiment pas malin ! – Il regarde en l’air en soupirant – vous me virez tous les journalistes ici et au bar. Je ne veux plus les voir !
Il fait un tour sur lui même en tapant du pied
- Plus aucune info à ces vautours, OK ?
- Bien, Lieutenant – Les agents s’exécutent.
Au village et dans les villes voisines, les habitants sortent dans les rues, les voisins parlent, inquiets, et s’inventent des histoires.
- Qu’est-ce qu’on fait de la bonne, chef ?
- On va lui poser quelques questions. C’est chez elle là ? – Reynold montre une petite maison à côté de l’Église.
- Non, c’est les voisins. La bonne, elle habite juste à côté de l’Église.

Sa petite maison accolée à l’église partage un mur avec la maison du curé. Un joli jardin avec un petit potager et quelques arbres fruitiers déjà dénudés par le vent séparent la maison de Marie-Louise de sa voisine Martine.
- On y va ! Amenez-moi la bonne. On va faire le tour de lieux et passer la maison au peigne fin. On commence par la maison du curé et ensuite celle de la bonne.
Son talkie-walkie crache un souffle et une voix sourde à moitié mangée par les craquements
- CHHH ... Christian au bar. On a des empreintes. ...prendre des plombes de tout vérifier. ... premier rapport ... ce soir, mais ….pas vous attendre à un miracle avec ce qu’on a.
Le chef de l’équipe technique et scientifique vient d’annoncer la couleur : ça va être compliqué. Évidemment, un bar, c’est comme une gare, les gens entrent et sortent, il peut y avoir beaucoup de monde. Mais au fond de lui, le lieutenant Reynold est confiant, car il sait aussi que dans ce genre d’établissements, il y a surtout des habitués. Ce n’est pas comme dans un café parisien où les clients sont des touristes de passage. Non, dans ce genre de bar de marins, les clients sont des piliers de comptoirs, ils se connaissent, ils boivent, et surtout, ils parlent beaucoup. C’est sur cet élément qu’il va falloir compter. Pour l’instant, l’heure est à l’affaire du curé disparu puisqu’il est sur ce site. Il verra l’affaire du bar plus tard. Une chose à la fois…
- Lieutenant, Marie-Louise Fayole, vous voulez la voir maintenant ?
L’agent qui se tenait bien droit sembla courbé et petit à côté de cette femme d’une corpulence hors du commun. Bien qu’ayant apparemment deux fois son âge, elle semblait en forme.
- Comment allez-vous, Madame Fayole ?
- Ça va, M’sieu le policier, ça va. Ça fait un choc, vous savez !
- J’imagine bien…
Il la regarde un instant avant de poursuivre. Les yeux noirs de la dame le dévisagent sans dévier un seul instant.
- Ça fait longtemps que vous travaillez au service du curé.
- Ahh, Monsieur le Curé, vous savez, c’est un homme bien curieux. Il est arrivé il y a dix-sept ans quand le doyen a quitté la paroisse. Le pauvre a été emporté par la goutte. Mais pas la goutte comme vous le savez, hein. La goutte de framboise de la mère Natouche. Il buvait beaucoup...beaucoup trop, et ça, vous savez, ça ne pardonne pas !
- Il est mort ?
- Oui, maintenant il est mort, mais pas à l’époque. Oh non, il était bien vivant quand il est parti. Il a été rappelé par le l’évêque. Il a été en cure dans un monastère dans la région de Lyon. Alors, Monsieur le Curé a été envoyé ici pour le remplacer. Ça a fait beaucoup parler les gens, parce que vous savez, passer d’un doyen à un curé, ce n’est pas la même chose.
- Qu’est ce que ça a changé pour vous ?
- Ben en fait, Monsieur le Curé a changé des choses en arrivant. Moi j’ai aidé le Doyen Bonpain pendant douze ans, alors j’avais mes habitudes. Quand le nouveau curé est arrivé, il a posé beaucoup de questions à tous le monde, et ça, ça ne plait pas non plus.
- Continuez – il hausse les sourcils
- Eh ben, il y a avait d’abord le facteur. Lui, il connaît tout le monde, et surtout les anciens parce qu’il apporte la retraite tous les mois. Et puis, il y avait l’ancien maire. Lui, vous savez, il avait ses secrets. Mais celui qui voulait le moins lui parler, c’était Monsieur Lombret, le propriétaire du café.
- Ah bon ? Pourquoi ?
- Ben pardi, parce qu’il sait tout ! Pendant que les femmes vont prier à l’église, les hommes boivent et parlent beaucoup ! Ils se voient tous là et ça discute toute la journée. Et René Lombret, moi je vous le dis, il en sait des choses !
- Vous parlez bien du café en face de l’église ou alors du bar le long de la côte.
- Le café en face de l’église ! Je viens de vous le dire. Vous ne m’écoutez pas !
La bonne n’a pas sa langue dans sa poche. Reynold l’avait déjà remarqué en arrivant. Il en a maintenant la confirmation.
- Le curé avait des ennemis ?
- Oh pour sure, oui qu’il avait des ennemis ! À commencer par les gens qui n’aimaient pas qu’ils parlent aux femmes et qu’il donne ses mauvais conseils. C’est important de prier, mais c’est encore plus important de travailler pour faire pousser les légumes et mettre à manger sur la table ! Les hommes, ils n’aiment du tout ça les conseils d’un curé. Le curé, il parle, mais il ne fait rien ! Et ça fait longtemps que ça dure !
- Je vois…
- Attendez, vous ne savez pas tout ! C’est surtout ce qu’il disait qui ne plaisait pas ! Ce curé-là, il n’était pas très catholique ! Au lieu de dire qu’il faut prier Dieu, Jésus et la Vierge Marie, comme le faisait le Doyen Bonpain, au lieu de ça, il disait que c’est l’homme qu’il faut changer, et que prier Dieu et les autres ça ne sert à rien, car ils ne feraient rien pour eux. Un jour, il a même dit qu’implorer un homme mort sur une croix, ça ne le ramènerait pas à la vie et qu’il n’aiderait personne. Et bien ça, vous voyez, ça choque les gens !
- Je vois... Bon, avez-vous remarqué une ou plusieurs personnes qui rodaient dans le quartier, ou à proximité de l’église ?
- Il y a bien Madame Lamiettre, mais elle, c’est pour les beaux yeux du curé qu’elle traîne par ici. Ça fait bien longtemps que sa vieille chapelle n’a pas eu d’apparitions. Excusez-moi l’expression, mais depuis que son mari est parti en mer et n’est pas revenu, Madame Lamiettre tourne autour de tous les hommes qui ne sont pas mariés ou qui sont veufs. Mais elle est trop vieille ! Ce n’est sûrement pas le jeune curé Del Porté qui se serait intéressé à elle. Un beau Brésilien comme lui aurait vite fait de trouver une jolie Brésilienne s’il n’avait pas été curé.
Aahaa, elle a de l’humour. Étonnant tout de même son sens de la répartie dans une situation aussi tragique que celle-ci.
- Madame Fayole, vous nous accompagnez, on va visiter la maison du curé et ensuite, nous irons chez vous.
Elle ne répond pas et suivi les policiers sans dire un mot.