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Chapitre 6 - Mercredi 6 décembre 1989 - La maison du curé


Mercredi 6 décembre 1989, Sainte-Véronique

La maison du curé est petite. La porte d’entrée donne sur un couloir étroit avec trois portes. La porte de droite mène à la cave, là où sont rangés quelques outils, une dizaine de bouteilles d’alcool de framboise de Madame Natouche ensevelies sous des toiles d’araignées. La porte gauche conduit à une petite cuisine propre et bien rangée et la porte du fond donne sur la chambre du curé. Une pièce sombre, sobre et sans confort. La salle de séjour est elle aussi petite et sans prétention. Un téléviseur noir et blanc trône au milieu d’un mur, posé sur un meuble où sont rangés quelques livres religieux et une vieille radio. Au fond du salon, une porte est fermée à clé.
– Vous avez la clé de cette porte ?
– Non, Monsieur le policier. On ne peut pas entrer dans son bureau. Le curé m’a toujours interdit d’y aller. Personne n’y allait. Je ne sais pas ce qu’il y a, mais je peux vous assurer que ça sent mauvais !
– Ça sent mauvais ? Expliquez-moi.
– Le curé, il n’aère jamais. La porte est toujours fermée et il y reste pendant des heures. – elle hésite – euh, non. Il aérait, parce maintenant qu’il est mort, c’est du passé. On va pouvoir enfin ouvrir, ça pue là-dedans ! 
Le lieutenant n’en croit pas ses oreilles. Elle continue. 
– Il est même arrivé un jour en retard pour la messe un dimanche matin parce qu’il avait travaillé toute la nuit. Je suis allé le chercher et j’ai vu qu’il y a de la poussière partout, c’est crasseux ! En plus, il a entassé plein de livres. Je ne sais pas comment je pourrais nettoyer dans un bazar pareil. Il faudra tout vider !
Le lieutenant demande à deux agents de forcer l’ouverture afin d’accéder au bureau du curé. Une fois la porte ouverte, il ouvre grand les yeux de stupeur. La pièce mesure à peine une dizaine de mètres carrés. Elle est encombrée de livres, il y en a partout et dans tous les sens. Des piles de livres poussiéreux semblant être posées là depuis des années. Dans une bibliothèque, sur des étagères, sur le bureau, sur les chaises ainsi que directement sur le sol. Seul un espace de travail de la taille de six feuilles A4, disposées en deux rangées de trois, devait permettre au curé d’utiliser son bureau pour écrire.
– Je comprends qu’il ne laissait personne entrer dans ce capharnaüm ! Vous savez sur quoi il travaillait ?
– Vous savez, Monsieur le Curé était très curieux et il voyageait beaucoup. Ça non plus ça ne plaisait pas trop aux paroissiens, car s’il n’y a pas de curé, il n’y a pas de messe.
– Effectivement…
– Mais ce n’est pas la messe qui dérange le plus parce qu’il se faisait remplacer par le curé de Mont-La-Ville. C’est les confessions qui dérangent. Parler à un curé, c’est facile parce qu’il vous écoute et qu’il vous connaît, mais parler à deux curés, ce n’est pas la même chose ! 
– Et vous savez où il voyageait ?
– Il est allé partout dans le monde. Il a étudié à Rome avant de venir ici. L’année dernière, il est allé au Mexique. Vous vous rendez compte ! C’est loin l’Amérique du Sud monsieur le policier ! Et puis, c’est pas tout. Il est allé aussi en Bolivie, en Égypte et en Angleterre.
– Il partait seul ? Vous savez s’il a rencontré des gens là-bas ?
– Je ne sais pas, il ne me disait rien. Mais ce que je sais, c’est qu’il parlait plusieurs langues, et pas qu’au téléphone. Parfois, il y avait des marins qui venaient le voir pour avoir une prière avant leur départ, et aussi des gens qui ne sont pas du village. Moi, je vous le dis, c’était un drôle de loustic !
L’exploration de la maison dura une petite demi-heure. Il semblait avoir un intérêt marqué pour l’histoire et les religions. Rien de plus normal pour un prêtre.
– Allons chez vous maintenant.
Elle se raidit d’un coup et changea de couleur en emboîtant le pas sur celui du lieutenant, suivie de prêt par un agent. Reynold la voit devenir subitement blanche et tendue, et passer ensuite au rouge écarlate, en se tenant au mur.
– Vous vous sentez bien, Madame Fayole ?
– Oui oui, ça va bien. Vous savez, tous ces événements, ça me remue le coeur.
Son attitude intrigue le lieutenant. Tous ces petits signes comportementaux ne sont peut-être pas simplement le fruit du hasard.

À peine arrivé dans la maison, l’agent Bertier arrive en courant
– Chef, on a trouvé quelque chose dans le jardin. Beaucoup de terre a été remuée récemment.
– Tiens tiens… Vous aimez le jardinage, Madame Fayole ?
– Oui, bien sûr, comme toutes les femmes de la campagne.
Elle détourna le regard et suivit le lieutenant à l’extérieur, suivie de très près par les deux agents. En quelques pas, ils arrivent près du rosier planté la nuit dernière.
– C’est quoi ça ?
– Ah ça, c’est la tombe de mon pauvre Hector.
Les policiers s’échangent un regard.
– Qui est Hector ?
– Chez mon chien, pardi ! Il est mort à cause de son coeur. Je l’ai trouvé mort près de l’église. Alors, je l’ai transporté avec la brouette et je l’ai enterré ici. Je lui ai mis une belle rose.
Les taches de sang et la trace de brouette, ce serait le chien de la bonne ? – Le lieutenant est méfiant.
– Lieutenant, vous avez vu la taille de la tombe ? Vous ne trouvez pas que c’est un peu grand pour un chien ?
– C’était quoi votre chien ? Quelle race ?
– C’était un labrador, il était grand. Le plus grand de Sainte-Véronique.
– D’accord, d’accord. On va toute de même vérifier que c’est bien votre chien là dessous. On ne voudrait pas manquer une chance de retrouver le curé.
– Ah mais vous pouvez me croire, c’est bien mon Hector qui est là-dessous ! D’ailleurs, vous pouvez demander à la voisine, elle m’a sûrement vu l’enterrer. Elle est tellement curieuse celle-là !
– Nous allons vérifier par nous-mêmes.
Le lieutenant se tourne vers les deux agents.
– Allez les gars, trouvez une pelle et allez voir ce qui a là dessous. Je continue la visite avec Madame Fayole.

Sa petite maison est très modeste. Décorée façon grand-mère à la campagne, elle vit simplement dans un confort très partiel. La maison est propre et bien rangée. Le lieutenant ne trouve rien d’intéressant pour son enquête.
L’un des agents crie depuis le jardin.
– Chef, c’est bien un chien, un gros chien...très gros en fait ! Pas étonnant que le coeur ait lâché.
Okay, au moins on est fixé. Ce n’est pas le curé. Reynold se frotte le menton.
– Vous lui faisiez faire de l’exercice à votre chien ?
– Oh, vous savez, moi je ne bouge pas beaucoup, alors mon chien ne bougeait pas plus. Il était content quand il mangeait son steak, ses haricots et des patates.
– Il mangeait ça tous les jours ?
– Tous les jours, M’sieu le policier. Il adorait ça !
– Voilà pourquoi il est mort votre chien ! Prochain chien, donnez-lui des croquettes, c’est plus équilibré.
Pendant plus d’une minute, le lieutenant fait les cent pas sans rien dire, se gratte la tête, le regard vide. Il est pensif.
– Dites, depuis la sortie latérale de l’église où se trouvent les traces de sang jusqu’à la route, comment faites-vous pour transporter des objets ?
– Ah ben M’sieu le policier, on ne peut pas. C’est trop étroit pour une voiture. Alors, on utilise une brouette ou alors on porte les objets dans les bras.
– Le corps du curé a peut-être été emporté avec la brouette. L’analyse scientifique dira si c’est le sang du chien ou celui du curé. On verra la suite, Madame Fayole…

L’enquête se poursuit toute la journée et l’équipe se retrouve au commissariat vers dix-huit heures pour un débriefing. Une tasse de café froid à la main, Reynold écoute les résultats de l’analyse technique. Christian est formel, il s’agit du même tueur.
– On avance – murmure-t-il – faut pas être sorti d’une grande école pour s’en rendre compte.
– Vous dites, Lieutenant ?
– Non non, rien, continuez, désolé.
Il venait de dire tout haut ce qu’il était en train de penser. Sûrement la fatigue. Encore quelques minutes de concentration…
– ...donc les analyses confirment que le sang retrouvé sur le chemin allant de l’entrée latérale de l’église jusqu’à la route est bien celui du curé José Del Porté, lequel a été transporté de l’église à la route très probablement à l’aide d’une brouette, dont on a retrouvé une trace de roue. Les traces du sang à l’entrée indiquent qu’il a sûrement été emballé pour être transporté jusqu’à un véhicule, soit dans une couverture ou peut-être dans un sac en plastique, une bâche ou tout autre objet pour l’emballer. On n’a pas retrouvé de traces de l’emballage, mais c’est la probabilité la plus plausible pour transporter un corps dans cet état sans laisser des traces de sang partout sur le chemin. Même conclusion pour le client du bar.
– Le tueur semble vouloir éviter de tacher son véhicule – se dit Reynold
– L’oeil du curé a été identifié par Marie-Louise Fayole, la bonne. Celui au bar n’a pas été identifié puisqu’on ne connaît pas actuellement l’identité de la victime. À noter enfin que le sang des deux victimes est de rhésus AB négatif, qui pour rappel est le groupe sanguin le plus rare, avec moins d’un pour cent de la population qui aurait ce type de sang. Pour un village de la taille de Sainte-Véronique, ça fait tout de même une coïncidence surprenante…
Après un bref regard au-dessus de ses lunettes, et un coup de la tête en direction de son collègue pour lui indiquer que c’est le moment passer à la diapo suivant, il reprend la lecture du rapport. Une photo de l’oeil du curé accroché par son nerf optique apparaît en gros plan sur l’écran blanc.
– Les yeux retrouvés sont munis de leur nerf optique presque entier. Dans les deux cas, le nerf optique a été sectionné avec précision selon une coupe oblique à l’aide d’un outil très tranchant du type scalpel, ou peut-être un couteau très bien aiguisé. Nous ne savons pas encore comment ni pourquoi il a réalisé une telle coupe. Il est possible que le tueur possède des connaissances en médecine – il marque une pause et reprend – ou alors, en boucherie… Nous pensons qu’il s’agit à chaque fois de l’oeil gauche.
eLe lieutenant Reynold en reste bouche bée.
– ...le nerf optique presque entier, coupé avec un scalpel, mais c’est qui ce dingue ?
Il sent sa tête lourde tourner comme s’il avait bu trois vodkas…
Les photos se succèdent, écoeurantes et sanglantes. Plusieurs agents baissent les yeux, détournent le regard. Passer la journée sur une scène de crime peut être difficile, mais voir les yeux sous tous les angles, le corps du barman allongé sur le sol, le regard encore rempli d’effroi, des morceaux d’os de crane, d’innombrables flaques et taches de sang, s’en était trop pour Cloé, jeune policière. Elle n’attend pas la fin et préfère quitter la salle.
e– Les empreintes digitales étant très nombreuses sur les deux sites ne permettent pas d’identifier pour l’instant le tueur. D’autres analyses sont en court. Quant au timing, le meurtre de l’église a eu lieu en début de soirée, et celui du bar quelque heures plus tard, avant la fermeture. On l’estime entre vingt-trois heures trente et une heure du matin. On ne peut pas en dire plus pour l’instant.